Morgane Ortin est la fondatrice d'Amours Solitaires et Editrice en Chef de la maison d’édition DesLettres. Ces lettres ont été publiées ici.

Dans une rencontre, l’échange est sûrement l’idée qui s’impose le plus souvent. Il peut être un partage empreint d’inquiétude, quelquefois de douceur. J'ai invité Morgane Ortin, à correspondre le temps de quelques lettres numériques pour dresser son portrait, par le biais de mots choisis, de détails écrits et d’un peu d’intimité. 

Chère Morgane Ortin

Paris, le 1er Juillet 2017,

Chère Morgane,

Il n’est jamais question que de rencontres dans la vie. Tout commence et tout finit toujours par une rencontre. J’aime l’idée que la nôtre puisse se définir à travers une correspondance écrite, par écrans interposés.

Nous ne nous connaissons pas et pourtant – comme toi – je suis passionné par les lettres et les mots, leurs consistances solides, leurs modulations fluides, la façon qu’ils ont de raconter ce que nous sommes. D’où mon envie naturelle de te voir les utiliser pour raconter qui tu es.

Ce n’est ni prémédité ni construit.

J’aimerais, à travers CRY, présenter celles et ceux qui sont et font notre génération, à travers des mots qui parlent de leurs maux. J’ai aujourd’hui envie de comprendre ton amour pour les correspondances.

Lorsque j’ai eu l’idée de te proposer cet échange, c’était pour tout cela, pour dresser ton portrait à travers ce formidable format malléable et personnel, qui l’est encore plus pour toi. Bref, quoi de mieux à dire que de te faire écrire ?

J’avais noté des morceaux de phrases, des bribes de textes, des aphorismes, des bouts d’idées, pour inaugurer cet échange, en me promettant en permanence de commencer à écrire mais sans jamais céder à la paresse de m’y mettre.

Alors, pour introduire ce premier courrier digitalisé, de la manière la plus simple qui soit, j’aimerais que tu me racontes ce que représentent pour toi les relations par lettres. Qu’aimes-tu dans ce rapport-là ? A quel âge as-tu commencé par être passionnée par la correspondance écrite ?

Et, choix, je le sais, difficile : quelle est ta lettre préférée ?

Sens-toi libre de répondre ce que tu souhaites, d’utiliser ce rapport aux mots, pour te raconter ou pas. C’est là un medium qui n’appartient qu’à toi, comme un lieu transitoire, continûment passager, que je voudrais familier, malgré cette distance d’écran irrémédiable qui nous sépare.

Je ferais en sorte que l’on y mette beaucoup de vie réelle.

Thomas

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Paris, le 6 juillet 2017,

Cher Thomas,

Tout d’abord, merci pour cette belle initiative qui m’offre la chance de pouvoir correspondre par lettre sans tyrannie de l’instantanéité – quel bonheur d’être libérée de l’immédiateté qui règne dans notre époque. Prendre son temps, lire et relire des mots plusieurs fois avec sérénité, attendre plusieurs jours avant d’y répondre, autant de choses qui me sont chères et rares. Également, bravo pour ce magazine CRY, qui promet d’être passionnant: quels meilleurs sujets que la frénésie, les douleurs et l’effervescence de la jeunesse ?

Correspondre sans jamais s’être rencontré me rappelle de grandes relations épistolaires qui m’inspirent — je pense notamment à Kafka et Milena qui se sont écrit pendant des années des lettres pour le moins bouleversantes en ne s’étant vu que trois fois. On sent toute la dimension du rêve, de la projection de l’autre, du fantasme qui n’a eu de cesse d’alimenter leur correspondance de la plus belle de manières.

Vaste question que ma vision des relations épistolaires ! Depuis toute petite, j’ai une affection et un attachement particuliers pour les lettres ; à partir du moment où j’ai su écrire, je griffonais des lettres à ma mère. Si on les rassemblait toutes, elles pourraient constituer une micro histoire de mon enfance et de mon adolescence, tous les sujets y passent : ma liste de cadeaux au père Noël, comment j’ai cassé un verre de valeur sans faire exprès, à quel point ma mère me manquait en colo, mon premier petit copain… et j’en passe ! Étant de nature assez pudique avec ma mère, les lettres étaient le moyen de communication parfait. Je les laissais sur la table de la cuisine avant de partir à l’école, je n’avais ainsi pas besoin d’en parler.

Rapidement ensuite, j’ai écrit des lettres d’amour. À mon premier petit copain en primaire pour commencer, suivies d’interminables questionnaires sur notre amour et notre relation. Petit à petit, j’ai laissé tomber les questionnaires (mauvaise idée que l’interrogation dans l’amour) pour me concentrer uniquement sur les mots d’amour. Il y a quelques années, j’ai même eu une relation amoureuse quasiment uniquement épistolaire. Je rêverais un jour de publier ces bijoux qui ont une valeur inestimable à mes yeux. Aujourd’hui, les lettres et mots d’amour sont essentiels pour moi. Ils dessinent mon sentiment, le renforcent, et le subliment. Être amoureuse de quelqu’un qui partage cette exigence est sûrement l’une des plus belles choses qui me soient arrivée.

Après le lycée, j’ai commencé à lire beaucoup de littérature épistolaire. Les lettres de Simone de Beauvoir à Sartre, tout comme celles de Rilke à un jeune poète ont été un choc. Elles m’ont donné le pressentiment que je ferai un jour quelque chose dans la correspondance. Je ne pensais pas à l’époque que ce serait à la direction d’une maison d’édition spécialisée dans le genre !

Les lettres sont, pour moi, d’une richesse inouïe. Véritable creuset de l’intimité et de l’émotion, elles invitent le lecteur dans les coulisses de l’histoire. La porte de l’intime est celle qui m’intéresse le plus. On y découvre des hommes et des femmes avant des figures reconnues, des pères, mères, amies, amants, amoureuses.

Tu me demandes quelle est ma lettre préférée… C’est une question vraiment très difficile ! J’en ai des centaines de préférées, mais je vais faire un effort.

Si je devais n’en donner qu’une, ce serait peut-être celle de Cioran à Friedgard Thoma, une jeune femme admirative de son travail qui lui écrit un jour en allemand. S’en suit une correspondance enflammée et une relation de quatre mois, faisant succomber Cioran à la « tentation d’exister »… C’est une lettre qui nous prouve que le penseur n’était pas uniquement ce philosophe du désespoir cynique et grinçant dont le scepticisme constituait le point névralgique du travail. Même les nihilistes tombent amoureux !

– 17 juillet 1981

« Vous êtes devenue le centre de ma vie, la déesse d’un homme qui ne croit en rien, le plus grand bonheur et le plus grand malheur qui me soient arrivés…

Après avoir, pendant de nombreuses années, parlé avec sarcasmes de ces… choses comme l’amour (et autres notions similaires), je devrais d’une certaine façon être puni, et je le suis, mais cela n’a pas d’importance. L’échec est mon mot d’ordre. Toutefois, il me reste une possibilité : vous êtes encline à vivre de façon marginale, même si ce n’est qu’un peu, mais cette réserve signifie déjà beaucoup — du moins à mes yeux.

Je me considère comme un marginal, et intérieurement, je réagirais comme tel même si j’étais traduit dans toutes les langues du monde, y compris celle des cannibales ».

Morgane

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Paris, le 5 octobre 2017,

Chère Morgane,

Merci pour ta lettre-réponse et pardonne moi pour le délai avec lequel je t’écris, tu sais combien le temps s’étire. Tu sais combien il le fait toujours trop sûr, toujours trop vite.

Je comprends mieux comment ton enfance a façonné ce rapport à l’écriture.

On est enfant, je sais. On construit un monde, des images extraordinairement élaborées qui s’agencent dans une succession de scènes imaginaires et d’aventures intimes qui fusionnent ou se superposent en mots, en brouillons dessinés à la main ou à la craie. On est adolescents après, les lettres d’amour, ouais, les interrogations universelles, les prises de tête essentielles, on en revient toujours aux lettres. Je sais.

Tu parles de laisser tomber les questionnaires, tu parles de se concentrer sur les mots – j’ai aimé ta phrase, j’aime beaucoup son idée. Est-ce pour cela que tu as lancé Amours Solitaires ? Pour ne faire parler que les mots, les écrits, les textos – ceux des autres – en écho ? Comment t’es venu l’idée de créer ce compte Instagram dédié aux échanges amoureux ?

Cela me fait penser à quel point le rapport au langage évolue en parallèle du rapport matériel de l’objet avec lequel on les écrit et comment les textos s’aventurent parfois, en marge de l’expression, sur un terrain sentimental expérimental… J’ai des questions concrètes :

Combien de captures d’écrans as-tu reçu ?
Je t’en ai envoyé aussi.
Que ressens-tu quand tu les découvre ? Que ressens-tu quand tu les lis ?
Est-ce que ça te bouleverse ?

puis,

Comment se déroule ton travail chez DesLettres ?
Où trouves-tu toutes ces correspondances historiques ? Comment les sélectionnes-tu ?
Par quel critère de choix ?

et aussi,

Quelle suite pour Amours Solitaires ?

Je sais à quel point désigner une lettre comme sa préférée est difficile. Je ne pensais pas que tu accepterais l’exercice et j’en suis d’autant plus touché que Cioran est l’un de mes auteurs préférés.
Merci aussi pour la découverte.

Je suis heureux que cette correspondance t’en rappelle d’autres qui t’inspirent.

En réfléchissant à cet acte singulier de s’écrire sans jamais s’être rencontré, je me suis rendu compte que cette aventure révèle dans le fond la vraie nature de toute rencontre et que dans les quelques lignes de cet échange-absence, il y a un minimum – digital – de notre présence.

C’est peut-être là l’enjeu secret de ces lignes.

Thomas

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Paris, le 12 Octobre 2017,

Cher Thomas,

Je ne sais que trop à quel point le temps s’étire. Parfois il ne trouve même plus par où passer et nous nous obstinons à le poursuivre dans une quête sans fin. Tous les projets sur lesquels je travaille essaient de contrer cela, et constituent un éloge de la lenteur : retrouver le temps.

Il y a quelque chose que tu as écrit et qui me plaît beaucoup : « On en revient toujours aux lettres« . Je crois que c’est presque de l’ordre du besoin, de la nécessité, à chaque étape importante de notre vie. Pour moi en tous cas, c’est très symbolique.

Je suis ravie que nous parlions d’Amours solitaires car ce projet me tient immensément à cœur.

Comme tu l’écris si bien, je l’ai créé pour ne faire parler que les mots.

Je ne supportais plus d’entendre partout dans la presse que les jeunes ne savaient plus écrire, que l’image remplaçait complètement le langage écrit. Chaque jour je recevais des messages qui venaient contredire de la plus belle des manières cela et je me suis dit qu’il fallait les partager. Que ça aussi c’était de l’ordre de la nécessité dans une époque où la valorisation du sentiment est dégradée.

J’avais besoin également de montrer que la lettre d’amour n’était pas morte. Qu’elle avait simplement évolué avec les nouveaux supports que nous offre la technologie. Et très rapidement, de nombreuses personnes se sont reconnues dans le projet et m’ont envoyé leurs propres messages. C’est un émerveillement chaque jour renouvelé pour moi que de découvrir ces intimités et de leur donner une seconde vie, en les dévoilant au plus grand nombre.

Ce qui m’intéressait aussi était d’utiliser Instagram d’une manière transgressive : c’est un comble de ne publier que des mots sur la plateforme où l’image règne de manière exclusive.

Je ne pourrai pas te dire combien de captures d’écran j’ai reçu car il y en a énormément. À vue d’œil, je dirai plus de 1000. Mais je suis nulle pour les estimations chiffrées. Mieux vaut ne pas me prendre au pied de la lettre.

Découvrir tous ces messages est très intense pour moi.
C’est chaque fois une décharge d’émotions très forte qui me submerge. Et je retombe chaque fois amoureuse. Je suis très émue aussi de voir que les gens me font confiance. C’est un acte lourd de sens que de confier les trésors de son intimité à une inconnue. J’essaie de m’en occuper le mieux possible.

Pour la suite ? Un livre. Une exposition peut-être. Un développement poétique quoi qu’il en soit. Toujours plus de messages.

Concernant DesLettres, j’effectue un travail à double-vitesse : je passe à la fois de longues heures dans les bibliothèques, complètement coupée du temps, couplé à un travail en temps réel sur les réseaux et sur le web. Je trouve ces trésors épistolaires principalement sur les étagères poussiéreuses des bibliothèques. Comme pour Amours solitaires, mon but est de leur donner une seconde vie. Mes deux critères de sélection : l’émotion et la pertinence. Qui sont aussi sûrement les deux critères qui motivent les choix les plus importants de mon existence.

L’heure passe, et voilà que je me fais rattraper !

Je retourne à mes lettres érotiques, tout en méditant sur l’enjeu secret des lignes que nous échangeons.

Morgane

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